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De la dispersion à une mobilisation structurée

Par Benedicta Oyedayo Oyewole, Responsable de l’engagement communautaire et des partenariats pour l’IPPF Afrique

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La « solidarité inter-mouvements » est probablement la réponse que vous obtiendrez si vous demandez à un·e jeune engagé·e dans les espaces du développement ce qui mérite d’être renforcé.

Travailler entre différents mouvements pour le bien commun. Je continue de croire et je continuerai à le répéter qu’à chaque intersection se trouve une possibilité de libération. Nous avons hérité d’un mandat renforcé : conceptualiser et mettre en œuvre un travail inter-mouvements en nous appuyant sur l’héritage de celles et ceux qui nous ont précédés.

Aujourd’hui, une volonté grandissante émerge pour s’éloigner des mouvements isolés et cloisonnés, et évoluer vers une approche qui reconnaît que les droits humains sont fondamentalement interconnectés. Ainsi, notre manière de penser l’abolition, l’abrogation, la protection et le soin collectif doit, elle aussi, être intersectionnelle.

Mais soyons clairs : l’organisation collective pousse parfois les personnes vers des compromis impossibles. Choisir entre se nourrir et manifester. Entre des « aménagements raisonnables » et l’accès aux espaces de décision politique. Entre la viabilité financière et l’impact réel.

Personne ne devrait jamais avoir à choisir entre un ventre vide et un impact significatif. Pourtant, à travers la région et dans le monde, les mouvements — particulièrement ceux dirigés par des communautés marginalisées — sont consciemment ou inconsciemment contraints à ces arbitrages.

Progressivement, cette réalité s’infiltre jusque dans la culture organisationnelle elle-même : la mise en concurrence permanente, les récits dictés par les agendas, la politique de la rareté, et l’oubli de qui nous sommes au-delà de notre simple survie.

Nos fondations commencent alors à se détériorer, jusque dans notre sentiment d’appartenance : dans la perte des communautés et des espaces tiers qui ne sont ni commercialisés ni monétisés.

Lorsque des groupes historiquement marginalisés se retrouvent en compétition pour des ressources limitées, les coalitions deviennent difficiles à maintenir. L’économie est toujours présente. L’argent est politique.

Ces tensions ne sont pas imaginaires.

En mars 2026, des militant·e·s et organisations issus des mouvements SRHR, LGBTQIA+, féministes, des personnes vivant avec le VIH, des travailleurs·euses du sexe et des mouvements communautaires se sont réunis à Abidjan, en Côte d’Ivoire, lors du Rassemblement intersectoriel pour renforcer les mouvements pour le genre et les droits en Afrique : de l’émergence à l’action, coorganisé par l’IPPF Région Afrique, Pan Africa ILGA et ILGA World.

Au-delà des stratégies et analyses politiques, cette rencontre a également été une démonstration concrète d’unité et de solidarité inter-mouvements.

Des acteurs issus de mouvements souvent séparés par les mécanismes de financement, les mandats, les langues, les frontières géographiques ou encore les pressions politiques se sont retrouvés dans un espace de dialogue partagé, réfléchissant non seulement aux menaces, mais aussi au soin, à la survie, au sentiment d’appartenance et à ce que pourrait encore signifier une libération collective en pratique.

À bien des égards, cette rencontre n’avait pas seulement pour objectif de répondre à la montée des mouvements anti-droits ; elle visait aussi à permettre aux communautés de se reconnecter les unes aux autres au-delà des situations de crise.

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À travers les différents mouvements, des réalités similaires ont émergé : fragmentation, faible coordination, rétrécissement de l’espace civique, épuisement militant, concurrence pour les financements et pressions croissantes menant à l’autocensure.

Les participant·e·s ont évoqué non seulement les attaques visibles menées par les mouvements anti-droits, mais aussi la normalisation plus discrète des idéologies anti-droits au sein même des institutions censées protéger les droits. Cela se manifeste à travers les systèmes de santé, les mécanismes de financement, les écosystèmes médiatiques, les discours religieux et les décisions bureaucratiques du quotidien.

D’autres ont souligné à quel point la solidarité elle-même peut être mise à rude épreuve lorsque les mouvements sont contraints d’entrer en concurrence pour des ressources limitées, de la visibilité et leur propre survie.

Les participant·e·s ont également observé que les acteurs anti-droits ont su bâtir des réseaux puissants à travers les institutions religieuses, les acteurs politiques, les médias et les flux de financements internationaux. Tandis que les mouvements progressistes sont souvent poussés à adopter des modes d’organisation réactifs, les acteurs anti-droits, eux, ont investi dans des infrastructures solides, dans la construction de récits à long terme et dans une coordination politique durable.

Ils ont compris l’importance de la structuration.

Voilà la vérité inconfortable à laquelle beaucoup d’entre nous sont désormais contraints de faire face : les mouvements progressistes doivent rattraper leur retard.

Malgré un climat de plus en plus hostile, les mouvements à travers l’Afrique continuent de résister. Construction de coalitions, mécanismes de réponse rapide, contentieux stratégiques, organisations féministes, mouvements queer, réseaux d’entraide et approches communautaires continuent de maintenir la ligne de front à travers la région.

Mais trop souvent, ce travail se déroule au sein de systèmes difficiles, plutôt qu’au sein d’écosystèmes de soutien, de soin collectif et de durabilité.

Car une solidarité qui ne s’appuie pas sur des conditions matérielles finit par devenir une simple performance.

À plusieurs reprises, les participant·e·s sont revenus sur la nécessité de construire quelque chose de plus durable qu’un simple alignement symbolique : des infrastructures partagées, des systèmes coordonnés de réponse rapide, une confiance politique renforcée, des conditions d’organisation plus sûres, une communication plus solide entre les mouvements et une responsabilité collective capable de survivre au-delà des rencontres elles-mêmes.

Car que signifie réellement la solidarité lorsque les mouvements sont sous-financés, épuisés, criminalisés, placés sous surveillance numérique et contraints de rivaliser les uns avec les autres pour survivre ?

À quoi ressemble la collaboration lorsque les barrières linguistiques, les divisions régionales, les inégalités d’accès aux financements et les déséquilibres de pouvoir institutionnels demeurent sans réponse ?

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Peut-être que le changement dont nous avons besoin ne consiste pas simplement à adopter le langage du « travail inter-mouvements », mais à construire des mouvements structurés.

Des mouvements capables de mobiliser des ressources les uns pour les autres, de partager les connaissances, de bâtir une sécurité collective, de se coordonner politiquement et d’imaginer des réponses qui dépassent la gestion permanente de l’urgence.

Des mouvements qui considèrent le soin, la durabilité, l’accessibilité et la création de cultures collectives comme des stratégies politiques à part entière, et non comme des préoccupations secondaires.

Et peut-être est-ce là l’apport le plus profond d’Abidjan : non pas simplement une rencontre, mais une tentative collective d’imaginer un avenir au-delà de l’horizon actuel de nos mouvements.

Un rappel que notre étoile polaire ne peut pas être uniquement la survie, mais bien la construction de mouvements suffisamment structurés pour nous porter vers des futurs collectifs.

when

country

Côte d'Ivoire

region

Africa